Le déterminisme psychique absolu dans la psychanalyse freudienne : un fil directeur entre théorie
et pratique thérapeutique.

Auteur : Patrice VAN DEN REYSEN.



 

« LE PROBLEME DU POSTULAT D'UN DETERMINISME PSYCHIQUE ABSOLU, PRIMA FACIAE ET EXCLUANT TOUT "HASARD INTERIEUR" (FREUD). »

(La majorité des arguments contenus dans ce texte, se fondent sur les  analyses de Karl Popper et de Jacques Bouveresse, dont il nous semble incontournable de connaître, au préalable, les contenus. Se reporter à la fin de ce texte, pour les références bibliographiques utilisées de ces auteurs.)
 
 

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Freud et le déterminisme psychique prima faciae, absolu, et excluant tout hasard : la pierre de touche de tout le corpus freudien est aussi sa pierre tombale.







L’une des approches critiques fondamentales de la psychanalyse consiste à examiner sa position vis-à-vis du déterminisme (Freud a eu, pendant toute sa vie, une foi inébranlable dans un déterminisme psychique absolu, excluant tout hasard psychique, et « valable sans exception » (Freud)).

En effet, tout corpus théorique qui aspire à la scientificité ou qui se prétend scientifique, a pour but de parvenir à corroborer des lois universelles sensées décrire, expliquer ou prédire les objets ou les phénomènes sur lesquels il oriente la recherche. Le but d'une science est donc de parvenir à corroborer ces lois, par le moyen de tests intersubjectifs, reproductibles, empiriques et indépendants, donc d'indiquer dans quelle mesure ces objets et ces phénomènes sont déterminés. (1).

• Karl Popper, a démontré, dans toute son oeuvre épistémologique, que les lois de la science, avaient toutes, logiquement, la forme d'énoncés universels au sens strict, c'est-à-dire d'énoncés logiquement invérifiables avec certitude mais par contre logiquement réfutables (posant ainsi une asymétrie logique entre vérifiabilité et réfutabilité de tels énoncés). Donc des énoncés qui restent imparfaitement déterminés, malgré la progression toujours possible de leur degré de corroboration à l’issue de tests. En effet, une loi, pour être universelle, doit être formulée « à propos de tous les cas ». Or, si l'on peut, logiquement, vérifier les cas du passé et du présent, conformes à cette loi, il est logiquement impossible de vérifier les cas du futur, parmi lesquels, certains peuvent potentiellement la réfuter. Et les cas pouvant potentiellement réfuter une loi (c'est-à-dire ceux proscrits par la loi, ou que la loi interdit (Popper)), servent à préciser son contenu empirique et explicatif (Popper ; « La logique de la découverte scientifique »).

• Dans son livre « L'univers irrésolu, plaidoyer pour l'indéterminisme » (2), Popper, en s'appuyant sur le déterminisme de Laplace, démontre que dans sa forme la plus forte, le déterminisme « scientifique » n'a aucun pouvoir explicatif et n'est d'aucune utilité pour la science. Selon Popper, « l'idée fondamentale qui sous-tend le déterminisme « scientifique » peut se formuler comme suit : « la structure du monde est telle que tout événement futur peut, en principe, être rationnellement calculé à l'avance, à condition que soient connues les lois de la nature, ainsi que l'état présent ou passé du monde. Mais on ne peut affirmer que tout événement peut être prédit qu'à condition qu'il puisse l'être avec n'importe quel degré souhaité de précision. En effet, la différence de mesure la plus infime peut légitimement être invoquée pour servir à distinguer des événements différents ». (Popper ; « L’Univers irrésolu, plaidoyer pour l’indéterminisme »).

• Karl Popper écrit : « L’idée de prédire l’action d’un homme avec le degré voulu de précision, quel qu’il soit, par des méthodes psychologiques est à ce point étrangère à la pensée psychologique qu’on ne peut que difficilement saisir ce qu’elle impliquerait. Elle impliquerait, par exemple, la capacité de prédire,  au degré voulu de précision, la vitesse à laquelle un homme monterait à l’étage supérieur en sachant qu’il doit y trouver une lettre l’informant de sa promotion – ou de son licenciement. Il faudrait pour cela combiner des conditions initiales physiques en tout genre (la hauteur des escaliers, le frottement des souliers contre les marches), des conditions initiales physiologiques (l’état de santé de la personne, de son cœur, de ses poumons, etc.), ainsi que, par exemple, des conditions initiales d’ordre économique (l’épargne sur laquelle il peut compter, ses chances de trouver un autre emploi, le nombre de personnes à charge, etc.). Personne ne peut dire comment on devrait procéder pour évaluer de telles réalités, ni comment les évaluer, à supposer qu’elles soient connues. On ignore, plus particulièrement, comment utiliser les conditions psychologiques de manière à pouvoir les traiter comme des forces physiques avec lesquelles on pourrait les comparer et les combiner. Un psychanalyste, au cours de longues années d’étude (bon nombre d’analyses durent en effet plus de dix ans), pourra déterrer des «causes » en tout genre – des motifs et ainsi de suite – enfouies dans l’inconscient de son patient. Ira-t-on pour autant jusqu’à croire que l’analyste, avec toute la science qu’il a des motifs de son patient, serait en mesure de prédire avec précision le temps que celui-ci mettra pour monter les escaliers ? Le psychanalyste affirmera peut-être pouvoir effectuer même cette prédiction, à condition de disposer de suffisamment de données. Mais il sera incapable d’énoncer les données qui seraient suffisantes à cet égard, et d’en rendre compte. Car d’une théorie qui permettrait à l’analyste de calculer le degré de précision requis des données, il n’existe pas même la soupçon. »

• Mais Popper démontre que le déterminisme « scientifique » se heurte toujours à ce qu'il décrit comme le « principe de responsabilité renforcé se référant à la précision des mesures possibles à partir desquelles peuvent se calculer les conditions initiales, plutôt qu'à la précision des conditions initiales » (Popper). Or, comme il est impossible d'avoir une connaissance parfaite des mesures possibles à partir desquelles calculer les conditions initiales d'un projet de prédiction, il est, du même coup, impossible, de rendre compte par avance de tout échec d'une prédiction d'un événement avec le degré de précision voulu.

Ainsi, le « déterminisme scientifique » s'effondre. Mais avec lui, le déterminisme tel qu'il fut revendiqué par Freud, s'effondre aussi.

Pourquoi ?

• Dans « La psychopathologie de la vie quotidienne », Freud, pour illustrer le déterminisme psychique, s'emploie à interpréter des nombres et des mots isolés formulés par ses patients. Il commence par des nombres à 3 chiffres dont il prétend retrouver les causes dans la combinatoire même des chiffres les uns par rapport aux autres dans le nombre, puis des nombres à 6 chiffres tels que « 426718 ». Mais si, comme l'écrit Freud « je veux insister sur les analyses de « cas de nombres », car je ne connais pas d'autres observations qui fassent apparaître avec autant d'évidence l'existence de processus intellectuels très compliqués, complètement extérieurs à la conscience » (Freud), et si « nous ne serons pas étonnés de constater que l'examen analytique révèle comme étant parfaitement déterminés, non seulement les nombres, mais n'importe quel mot » (Freud), alors il aurait pu, logiquement interpréter n'importe quel nombre composé de plus de 6 chiffres, comme des nombres à 1000 chiffres puisque il ne fixe aucune limite quant au nombre de chiffres que doit comporter un nombre à interpréter. Donc, si Freud veut rester conforme au postulat d’un déterminisme absolu excluant tout hasard, il devient une condition nécessaire d’englober l’ensemble infini de tous les nombres, mais aussi, comme il l’écrit, de tous les mots ! Tout en affirmant que la combinatoire des chiffres composant un nombre n'est pas due au hasard (Freud ne croyait pas au « hasard intérieur »), mais est « causée », ou « déterminée » par les lois aux caractéristiques psycho-sexuelles de l'inconscient. De ces ambitions parfaitement démesurées du déterminisme « freudien » qui se veut encore plus laplacien que celui de Laplace lui-même, découlent donc des conséquences logiques absurdes lesquelles mettent en exergue l’impossibilité réelle de fonder une technique d’interprétation des associations dites « libres » en prenant comme exemples considérés comme « purs » par Freud, les mots et les nombres isolés. Si ces derniers, doivent bien être tenus pour les « meilleurs exemples » (Freud) d’associations apparemment (selon Freud) libres, ou apparemment « arbitraires » de chiffres, comme nous l’avons dit, il est logiquement possible de demander à Freud d’interpréter un nombre tel que « 126547896546548798798465465 » ( !), si, comme il le dit : « le patient doit dire tout ce qui lui passe par la tête », si « les » (donc « tous ») nombres sont parfaitement déterminés dans la combinatoire même de leurs chiffres, et enfin, si le patient doit  «associer librement » les chiffres entre eux, le  thérapeute psychanalyste se faisant fort « d’expliquer » la combinatoire de tous les chiffres de ce nombre, sans le moindre doute, (puisqu’il n’y a pas de « hasard intérieur »), grâce au postulat du déterminisme psychique prima faciae et absolu.

• Mais, en reprenant la critique de Popper, si pour Freud, il y a un « déterminisme psychique absolu » et excluant le « hasard intérieur », donc toute possibilité d'imprécision, il lui eut été possible, en principe, (d'après les propriétés supposées valides de son déterminisme) après l'analyse de l'inconscient d'un de ses patients, de prédire les mots ou les nombres isolés que ce dernier pourrait formuler, et ce, avec n'importe quel degré de précision dans le calcul des conditions initiales de son projet de prédiction, avant la réalisation de ce projet. Mais Freud n'a jamais tenté ce genre de prédiction qui aurait pu prouver l'impossible, à savoir, la valeur prédictive et explicative du déterminisme psychique absolu. Jacques Bouveresse, dans son livre intitulé « Philosophie, mythologie et pseudo-science, Wittgenstein lecteur de Freud » écrit : « indépendamment des questions que l’on peut se poser à propos de la nature et de l’origine de la causalité, il semble, en effet, qu’un processus qui peut être prédit avec certitude est d’une manière ou d’une autre causalement déterminé et qu’inversement le caractère causalement déterminé d’un processus implique la possibilité de le prévoir, pour un observateur qui aurait une connaissance complète de toutes les circonstances qui concourent à sa production et rendent inévitable son occurrence. » (3).

• Par conséquent, Freud, en fondant toute la psychanalyse (des théories jusqu'à la pratique thérapeutique) sur le déterminisme psychique absolu excluant le hasard, s’est heurté, lui aussi, à ce que Popper nommait « le principe de responsabilité renforcé ».

L'idée d'une thérapie fondée sur l'interprétation des associations libres du patient, est, comme le dit Jacques Bouveresse dans l’ouvrage déjà cité, une conséquence logique du déterminisme absolu et prima faciae de Freud. L'expression « associations libres », (si elles sont vraiment « libres »), signifie, n'importe quelle association de mots ou de signes verbalisable, ce qui prétend englober une infinité d’associations possibles ! Et seule une conception prima faciae déterministe excluant tout hasard, comme celle de Freud, peut prétendre le faire, ce qui est, à la lumière de la démonstration de Popper, rigoureusement impossible dans les faits. Par conséquent, le projet thérapeutique freudien prétendant se fonder sur des associations « vraiment » libres, échoue, par nature, avant même d'avoir pu commencer : si les associations que peut faire un patient, sont vraiment libres, et si, de surcroît, comme l'a dit Freud, pendant la cure, « le patient doit dire tout ce qui lui passe par la tête », aucune théorie ne peut les expliquer et encore moins les prédire, par des lois causales suffisamment précises et complètes, mais seulement donner des interprétations qui aillent dans le sens des théories de départ, à la lumière desquelles, les associations sont lues. Enfin, si les associations que peut faire le patient, ne peuvent donc être parfaitement « libres », il y a donc potentiellement un risque de suggestion des réponses attendues par le thérapeute freudien, qui guide son patient dans le sens de ses théories. De ce fait, toute tentative pour tenter de valider la valeur opérante des théories freudiennes pendant la situation si subjective et « privée » de la cure analytique, s'effondre. (Freud, à la différence de Charcot, par exemple, ainsi que de tous les médecins novateurs de son époque, n'a jamais admis de témoin indépendant dans son cabinet pour contrôler ses méthodes de travail. Tout, dans la théorie psychanalytique, repose donc sur sa seule personne).

• En résumé, d'une part en tenant compte du fait que tout projet thérapeutique est, en lui-même, un projet de prédiction, (puisque le thérapeute freudien « prédit » qu'en employant tel procédé issu de telle théorie, l'on pourra analyser n'importe quel patient, à partir de l'interprétation de ses associations libres, de telle sorte que sa guérison sera possible), et, d'autre part, en s'appuyant sur les exemples de mots et de nombres isolés, considérés par Freud lui-même (et plus tard par Lacan) comme « les meilleurs exemples » possibles (Freud) du déterminisme psychique absolu ; et si les théories de la psychanalyse se fondant sur une conception si spécifique du déterminisme, avaient réellement une valeur prédictive corroborable scientifiquement à l'aide de tests indépendants, alors, il eut été possible de demander à Freud, après avoir analysé l'inconscient d'un de ses patients, de faire des prédictions, avec n'importe quel degré de précision dans les conditions initiales (pour être conforme à son postulat du déterminisme absolu excluant tout hasard) sur des mots, ou des nombres isolés que celui-ci pourrait formuler, si, comme il l'a écrit, « les nombres et n'importe quel mot » sont rigoureusement déterminés sans aucune place pour le hasard. (Freud écrivait, sans aucune équivoque possible, ne pas croire au « hasard intérieur », dans son livre « Psychopathologie de la vie quotidienne »). Mais, ce genre de prédiction reste, comme le démontre Karl Popper, irréalisable pour la science selon les arguments invoqués plus haut.
 
 

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Quelques citations de Freud se rapportant à sa conception du déterminisme tirées de son livre « Psychopathologie de la vie quotidienne ». Chapitre 12 : « Déterminisme, croyance au hasard et superstition. Points de vue. » :

• « La conclusion générale qui se dégage des considérations particulières développées dans les chapitres précédents peut être formulées ainsi : certaines insuffisances de notre fonctionnement psychique (insuffisances dont le caractère général sera défini avec plus de précision tout à l'heure) et certains actes en apparence non-intentionnels se révèlent, lorsqu'on les livre à l'examen psychanalytique, comme parfaitement motivés et déterminés par des raisons qui échappent à la conscience ».

• « Je sais depuis longtemps qu'il est impossible de penser à un nombre ou à un nom dont le choix soit tout à fait arbitraire. Si l'on examine un nombre à plusieurs chiffres, composé d'une manière en apparence arbitraire, à titre de plaisanterie ou par vanité, on constate invariablement qu'il est rigoureusement déterminé, qu'il s'explique par des raisons [mais, comme le fera remarquer, Jacques Bouveresse, Freud, confond très souvent, et de façon « habile », les raisons et les causes] qu'en réalité on n'aurait jamais considérées comme possibles. »

• « (...) J'ai donc le droit de dire que même ce nombre 2467, lancé sans intention aucune, a été déterminé par des raisons issues de l'inconscient. Depuis ce premier exemple de motivation d'un nombre, choisi avec toutes les apparences de l'arbitraire, j'ai reproduit l'expérience à plusieurs reprises, avec des nombres différents et toujours avec le même succès ; mais la plupart des cas sont d'un caractère trop intime pour que je puisse les publier. »

• « Je veux insister sur les analyses de « cas de nombres », car je ne connais pas d'autres observations qui fassent apparaître avec autant d'évidence l'existence de processus intellectuels très compliqués, complètement extérieurs à la conscience ; et, d'autre part, ces cas fournissent les meilleurs exemples d'analyses dans lesquelles la collaboration si souvent incriminée du médecin (suggestion) peut être exclue avec une certitude à peu près absolue. »

En effet, les nombres et les mots isolés, auraient pu fournir à Freud, comme il l’écrit, « les meilleurs exemples » du déterminisme psychique absolu, à condition bien entendu qu’un sujet d’expérience ne soit pas suggéré à formuler tel ou tel nombre à partir du moment où l’on lui demande de faire de telles formulations « spontanées », dans le cadre du divan freudien. Cadre très suggestif en lui-même, puisque si un sujet a choisi de venir chez un freudien, c’est en connaissance de cause, et on peut supposer qu’il s’attende à ce que l’on lui pose des questions sur son enfance, ou qu’on lui demande « d’associer librement » sur son enfance. Dans un tel cadre, un sujet d’expérience, pourrait formuler un nombre qui corresponde par exemple à sa date de naissance, ou à la date d’un autre événement « traumatique » de sa vie passée.
Par conséquent, si Freud avait pu proposer des expériences de prédiction de nombres et de mots isolés, indépendamment du cadre très subjectif et suggestif de la cure, on aurait pu, à la rigueur, « croire » en ses théories sur le déterminisme. Mais Freud n’a jamais montré comment il avait analysé l’inconscient d’un de ses patients, et sous quel contrôle intersubjectif, afin de proposer une série de tests sur des prédictions de nombres ou de mots isolés formulés par ces patients, sachant que, comme il l’affirme, un nombre est invariablement et rigoureusement déterminé.
Mais il reste vrai, que si l’on pouvait corroborer scientifiquement qu’un nombre est déterminé causalement et de façon absolue dans la combinatoire même des chiffres qui le compose, et ce, en dehors de tout risque de suggestion inhérent aux caractéristiques de la cure analytique, ce serait une preuve bien plus probante qu’une phrase, une affirmation ou n’importe quelle autre verbalisation composée de mots se rattachant, par leur définition et leur signification, à ce qui est déjà interprétable par la théorie de Freud. (Des mots touchant à la sexualité, à des problèmes de personnalité, des problèmes relationnels avec les parents, etc.).
Mais, loin d’être les «meilleurs exemples » du déterminisme psychique absolu, destinés à le corroborer, les mots et les nombres isolés, sont, au contraire, les « meilleurs exemples » de son impossibilité. Pourquoi ? Parce que dans la « Psychopathologie de la vie quotidienne », Freud se livre exclusivement à des interprétations et non à des prédictions. Or, il est toujours possible d’interpréter un nombre et la combinatoire des chiffres qui le composent, dans le sens des théories de Freud. D’autant que Freud n’hésite pas à procéder à des additions entre les chiffres d’un même nombre pour parvenir, (à tout coup) à ses fins.
Cependant Freud, parle très clairement d’un déterminisme psychique absolu, excluant tout hasard intérieur. Et aussi, lorsqu’il évoque les nombres comme étant rigoureusement déterminés, il se borne à écrire : « les » nombres. C’est-à-dire qu’il ne donne, à priori, aucune classification (corroborée à l’issue de tests) de nombres, suivant le nombre de chiffres qui peuvent les composer, et aussi suivant les représentations et autres souvenirs refoulés auxquels ils seraient sensés renvoyer. En effet, si «les » nombres sont déterminés en excluant tout hasard, Freud ne peut avancer aucune classification à priori, et il ne peut même pas essayer d’en proposer une. Parce que dans de telles conditions, n’importe quel chiffre, peut être associé avec n’importe quel autre, dans n’importe quel ordre, et aussi, autant de fois que l’on veut, si, comme le dit Freud, le patient doit dire « tout ce qui lui passe par la tête », d’une part, et d’autre part, s’il doit associer « librement » sans être suggéré ou limité par son thérapeute. Et aussi, si ce sont bien « les nombres » que Freud se propose d’interpréter à la lumière de son déterminisme absolu ! Parvenir à corroborer le déterminisme absolu excluant tout hasard, ç’eut été, pour Freud, réussir n’importe quelle prédiction de nombre ou de mot isolé, et ce, en ayant précisé, avant la prédiction, n’importe quel degré de précision dans le calcul des conditions initiales du projet de prédiction.
C’est exactement cela que Freud aurait dû réussir. Et, il ne pouvait, logiquement, omettre de tenter d’interpréter des nombres et des mots isolés après avoir affirmé une position aussi ferme sur le déterminisme. Mais des interprétations restent des interprétations et ne sont jamais des prédictions.
De toute évidence, Freud s’est rendu compte de cette difficulté parfaitement insurmontable et funeste pour toute sa théorie déterministe et aussi pour toute la psychanalyse. C’est pourquoi, pour justifier ne pas fournir davantage de « preuves », voici ce qu’il écrit, dans la « Psychopathologie de la vie quotidienne » : « (…) j’ai reproduit l’expérience à plusieurs reprises, avec des nombres différents et toujours avec le même succès ; mais la plupart des cas sont d’un caractère trop intime pour que je puisse les publier. » ( !).
Les questions que l’on est, dès lors, en droit de poser à Freud sont les suivantes : de quel type « d’expérience » s’agit-il ? Si ce sont encore des interprétations, ce ne sont pas de véritables expériences scientifiques indépendantes. Si il a reproduit ses expériences, pourquoi ne donne-t-il pas des tableaux statistiques précis, avec des classifications scientifiquement corroborées ? Est-ce qu’un scientifique digne de ce nom peut, compte tenu de la nécessité logique de soumettre son travail et ses résultats au contrôle de la communauté scientifique, pour en évaluer de manière intersubjective le caractère objectif et universel, se retrancher derrière l’argument du « caractère  trop intime » de ses résultats pour éviter de les soumettre à une évaluation externe tout en continuant d’en revendiquer la valeur scientifique, donc objective et universelle ?
En conclusion, comme on peut le voir, les nombres et les mots isolés, loin d’être « les meilleurs exemples » du déterminisme psychique absolu, en sont, au contraire, les « meilleurs exemples » de son impossibilité, ainsi que de toute théorie de l’inconscient ou du refoulement sensée en être issue, en droite ligne, sans parler de la pratique thérapeutique entièrement fondée sur l’interprétation des associations dites « libres » qui est, elle aussi, une conséquence de cette conception freudienne du déterminisme. (J. Bouveresse).
 

Jacques Lacan :

« C'est à celui qui n'a pas approfondi la nature du langage que l'expérience d'association sur les nombres pourra démontrer d'emblée ce qu'il est essentiel ici de saisir, à savoir la puissance combinatoire qui en agence les équivoques, et pour y reconnaître le ressort propre à l'inconscient. En effet, si des nombres obtenus par coupure dans la suite des chiffres du nombre choisi, de leur mariage par toutes les opérations de l'arithmétique, voire de la division répétée du nombre originel par l'un des nombres scissipares, les nombres résultants s'avèrent symbolisants entre tous dans l'histoire propre du sujet, c'est qu'ils étaient déjà latents au choix où ils ont pris leur départ ». (In : J. Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 269.).

• « Nous ne serons pas étonnés de constater que l'examen analytique révèle comme étant parfaitement déterminés, non seulement les nombres, mais n'importe quel mot énoncé dans les mêmes conditions. »

• « On sait que beaucoup de personnes invoquent à l'encontre d'un déterminisme psychique absolu, leur conviction intime de l'existence d'un libre-arbitre. Cette conviction refuse de s'incliner devant la croyance au déterminisme. »

• « Ce qui me distingue d'un homme superstitieux, c'est donc ceci : Je ne crois pas qu'un événement, à la production duquel ma vie psychique n'a pas pris part, soit capable de m'apprendre des choses cachées concernant l'état à venir de la réalité ; mais je crois qu'une manifestation non-intentionnelle de ma propre activité psychique me révèle quelque chose de caché qui, à son tour, n'appartient qu'à ma vie psychique [d’où le postulat d’une déterminisme absolu exclusivement psychique]; je crois au hasard extérieur (réel), mais je ne crois pas au hasard intérieur (psychique). C'est le contraire du superstitieux : il ne sait rien de la motivation de ses actes accidentels et actes manqués, il croit par conséquent au hasard psychique ; en revanche, il est porté à attribuer au hasard extérieur une importance qui se manifestera dans la réalité à venir, et à voir dans le hasard un moyen par lequel s'expriment certaines choses extérieures qui lui sont cachées. Il y a donc deux différences entre l'homme superstitieux et moi : en premier lieu, il projette à l'extérieur une motivation que je cherche à l'intérieur ; en deuxième lieu, il interprète par un événement le hasard que je ramène à une idée. »

Dans « 5 leçons sur la psychanalyse », Freud réaffirme, en début de chapitre (lequel est notamment consacré au "principe du déterminisme psychique") sa "foi la plus absolue" dans ce même principe :

• « (...)C'est celui du déterminisme psychique, en la rigueur duquel j'avais la foi la plus absolue. »

• « (...)Je peux donc passer au troisième groupe de phénomènes psychiques dont tire parti la technique psychanalytique. Ce sont tous ces actes innombrables de la vie quotidienne, que l'on rencontre aussi bien chez les individus normaux que chez les névrosés et qui se caractérisent par le fait qu'ils manquent leur but (...) actes manqués, (...)les lapsus linguae, les lapsus calami, les erreurs de lecture, les maladresses, la perte ou le bris d'objets, etc., toutes choses auxquelles on n'attribue ordinairement aucune cause psychologique et qu'on considère simplement comme des résultats du hasard, des produits de la distraction, de l'inattention, etc. A cela s'ajoutent encore les actes et les gestes que les hommes accomplissent sans les remarquer et, plus forte raison, sans y attacher d'importance psychique : jouer machinalement avec des objets, fredonner des mélodies, tripoter ses doigts, ses vêtements, etc. Ces petits faits, les actes manqués, comme les actes symptomatiques et les actes de hasard, ne sont pas si dépourvus d'importance qu'on est disposé à l'admettre en vertu d'une sorte d'accord tacite. Ils ont un sens et sont, la plupart du temps, faciles à interpréter. On découvre alors qu'ils expriment, eux aussi, des pulsions et des intentions que l'on veut cacher à sa propre conscience et qu'ils ont leur source dans des désirs complexes refoulés, semblables à ceux des symptômes et des rêves. »

• « Vous remarquerez déjà que le psychanalyste se distingue par sa foi dans le déterminisme de la vie psychique. Celle-ci n'a à ses yeux, rien d'arbitraire ni de fortuit ; il imagine une cause particulière là où, d'habitude, on n'a pas l'idée d'en supposer. Bien plus : il fait souvent appel à plusieurs causes, à une multiple motivation, pour rendre compte d'un phénomène psychique, alors que d'habitude on se déclare satisfait avec une seule cause pour chaque phénomène psychologique. »

Citations sur le déterminisme freudien (in : Introduction  à la psychanalyse. Tome 1) :

• Page 16 : « Nous nous adressons maintenant à quelqu'un qui soit tout à fait étranger à la psychanalyse et nous lui demanderons comment il s'explique la production de ces faits. Il est certain qu'il commencera par nous répondre : « Oh, ces faits ne méritent aucune explication ; ce sont de petits accidents. » Qu'entend-il par là ? Prétendrait-il qu'il existe des événements négligeables, se trouvant en dehors de l'enchaînement de la phénoménologie du monde et qui auraient pu tout aussi bien ne pas se produire ? Mais en brisant le déterminisme universel, même en un seul point, on bouleverse toute la conception scientifique du monde. On devra montrer à notre homme combien la conception religieuse du monde est plus conséquente avec elle-même, lorsqu'elle affirme expressément qu'un moineau ne tombe pas du toit sans une intervention particulière de la volonté divine. Je suppose que notre ami, au lieu de tirer la conséquence qui découle de sa première réponse, se ravisera et dira qu'il trouve toujours l'explication des choses qu'il étudie. Il s'agirait de petites déviations de la fonction, d'inexactitudes du fonctionnement psychique dont les conditions seraient faciles à déterminer. ».

• Page 98 : « Je m'étais déjà permis une fois de vous reprocher votre croyance profondément enracinée à la liberté et à la spontanéité psychologiques, et je vous ai dit à cette occasion qu'une pareille croyance est tout à fait antiscientifique et doit s'effacer devant la revendication d'un déterminisme psychique. Lorsque le sujet questionné exprime telle idée donnée, nous nous trouvons en présence d'un fait devant lequel nous devons nous incliner. En disant cela, je n'entends pas opposer une croyance à une autre. Il est possible de prouver que l'idée produite par le sujet questionné ne présente rien d'arbitraire ni d'indéterminé et qu'elle n'est pas sans rapport avec ce que nous cherchons. »

• Page 103 : « Or même, dans les cas d'oublis de noms, nous avons un moyen de retrouver le nom véritable, oublié et plongé dans l'inconscient. Lorsque, concentrant notre attention sur les noms de remplacement, nous faisons surgir à leurs propos d'autres idées, nous parvenons toujours, après des détours plus ou moins longs, jusqu'au nom oublié, et nous constatons que, aussi bien les noms de remplacement surgis spontanément, que ceux que nous avons provoqués, se rattachent étroitement au nom oublié et sont déterminés par lui. »
 
 

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Critiques historiques :

Comme le démontrent, parmi bien d'autres, des auteurs tels que Jacques Bénesteau dans son livre « Mensonges freudiens », et aussi Mikkel Borch-Jacoben et Sonu Shamdasani dans le « Dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse . », la psychanalyse serait particulièrement allergique à l'histoire. En effet, selon ces auteurs, « l'enquête historique, de par sa nature, menacerait les fondements mêmes de la psychanalyse » (Borch-Jacobsen & Shamdasani) : « ce n'est pas seulement que les historiens débarrassent la théorie de Freud des multiples légendes dont il l'a entourée, comme s'il ne s'agissait au fond, que de dégager le noyau rationnel ou empirique de la psychanalyse de sa gangue mythique, politique ou spéculative. En mettant en évidence le décalage constant entre les récits de Freud et le matériel dont il partait, en faisant apparaître le processus de construction que sa narration légendaire s'emploie à occulter, en montrant la fabrication (la facture) des « faits » et des « données » psychanalytiques avant leur cristallisation en objets de consensus culturel, les historiens du freudisme divulguent à la fin qu'il n'y a jamais eu de noyau. ». « En faisant ressortir l'arbitraire qui se dissimule derrière les interpréfactions narratives de Freud, l'histoire relativise et délégitime en profondeur la théorie psychanalytique, bien plus efficacement que toute critique épistémologique. Au lieu d'essayer de prouver que Freud ne peut pas prouver (vérifier, tester, valider) ce qu'il avance - ce qui, comme chacun sait, n'a jamais empêché personne d'être convaincu par la force persuasive de ses récits - , la critique historique fait tout simplement voler en éclat le pacte herméneutique qui lie Freud et ses lecteurs, en rendant son texte définitivement suspect. » (Borch-Jacobsen et Shamdasani, page 333 et 334).

Il ressort de ce qui précède que la critique historique doive vraisemblablement occuper le premier plan, même si les arguments épistémologiques, voire thérapeutiques, sont déjà accablants pour la psychanalyse. En outre, il est patent qu'une mise en relation des critiques épistémologiques, historiques et thérapeutiques de la psychanalyse soit toujours nécessaire. Puisque, comme le disent Borch-Jacobsen et Shamdasani dans « Le dossier Freud. Enquête sur l'histoire de la psychanalyse », la psychanalyse freudienne ne fut qu'une « science privée » (c'est-à-dire une pseudo-science étant donné que toute science ne peut rester « privée » mais doit s'ouvrir aux risques de la critique intersubjective par le moyen de tests indépendants) issue en droite ligne de l'auto-analyse de Freud, tout dépend donc de la probité intellectuelle, et de la valeur des diverses méthodes de celui qui s'est affirmé comme en étant le seul maître fondateur. Si l'on peut démontrer avec preuves historiques à l'appui, qu'il y a bien eu, à de multiples reprises, fabrication, « mensonges » et « désinformation » (Bénesteau), alors il est légitimement permis de douter de la valeur épistémique des « preuves » fournies par Freud pour valider les théories de la psychanalyse et ses réussites thérapeutiques (Jacques Bénesteau, pour ne citer que lui, a voulu démontrer que tous les grands cas traités par Freud, furent de échecs).
 
 
 

Conclusion :

Le navire freudien n’a jamais fait naufrage. Puisqu’il n’est jamais sortit du port. Il n’est jamais sortit du port, faute de cartes bien corroborées par des tests indépendants, extra cliniques et intersubjectifs, qui lui auraient permis d’aller naviguer dans les eaux troubles de l’âme humaine.
« la légende freudienne s’efface lentement devant nos yeux et avec elle la psychanalyse, pour laisser la place à d’autres modes culturelles, à d’autres conversations thérapeutiques. Hâtons-nous de l’étudier pendant qu’il est encore temps, car bientôt nous ne saurons sans doute même plus ce qu’aura été la psychanalyse – et pour cause : elle n’a jamais eu lieu. » (Mikkel Borch-Jacobsen & Sonu Shamdasani. In : "Le dossier Freud. Enquête sur l'histoire de la psychanalyse.").
 


 
 
Patrice Van den Reysen
(Tous droits réservés).

 
 
 

Notes.


 

(1) Karl Popper :

« La tâche du savant est de rechercher des lois qui lui permettront la déduction de prévisions. Cette tâche peut se diviser en deux parties. D’une part, il doit essayer de découvrir des lois qui le mettront en mesure de déduire des prévisions relatives à des cas individuels (des lois « causales » ou « déterministes », ou « énoncés de précision »). D’autre part, il doit essayer d’avancer des hypothèses relatives à des fréquences, c’est-à-dire des lois énonçant des probabilités, afin de déduire des prévisions relatives à des fréquences. Il n’y a rien dans ces deux tâches qui les rendent incompatibles. (…) Dans sa quête des lois, (…), rien n’arrêtera jamais le savant. Et quelque puisse être le succès obtenu à l’aide d’évaluations de probabilités, nous ne devons pas en conclure qu’il est vain de rechercher des lois précises.
Le monde est-il oui ou non régi par des lois strictes ? Je considère que cette question est de nature métaphysique. Les lois que nous trouvons sont toujours des hypothèses ; ceci signifie qu’elles peuvent toujours être dépassées et qu’il est possible qu’elles soient déduites d’évaluations de probabilités. Pourtant dénier la causalité reviendrait à essayer de persuader le théoricien de renoncer à sa recherche. Or l’on vient de montrer qu’une tentative de ce type ne peut reposer sur rien qui ressemble à un argument. Ce qu’on appelle « principe causal » ou « loi causale », de quelque manière qu’on puisse le formuler, a un caractère très différent de celui de loi naturelle ; et je ne  puis être d’accord avec Schlick lorsqu’il dit que « l’on peut éprouver par des tests la vérité de la loi causale, exactement dans le même sens que n’importe quelle autre loi naturelle.
La croyance en la causalité est métaphysique. Elle n’est rien d’autre qu’un cas typique d’hypostase métaphysique d’une règle méthodologique bien justifiée : la décision du savant de ne jamais arrêter de poursuivre sa recherche des lois. La croyance métaphysique en la causalité semble donc plus fertile dans ses diverses manifestations que n’importe quelle métaphysique indéterministe du genre invoqué par Heisenberg. Nous pouvons, en effet, constater l’effet paralysant que les commentaires de ce dernier ont eu sur la recherche. (…).
D’un point de vue historique, l’émergence de la métaphysique indéterministe est assez compréhensible. Pendant longtemps les physiciens ont cru en une métaphysique déterministe. Et, parce que la situation logique était incomplètement comprise, l’échec des divers essais visant à déduire les spectres lumineux – qui sont des effets statistiques – d’un modèle mécanique de l’atome ne put manquer d’engendrer une crise du déterminisme. Aujourd’hui, nous voyons clairement que cet échec était inévitable puisqu’il est impossible de déduire des lois statistiques à partir d’un modèle non statistique (mécanique) de l’atome. Mais à ce moment-là (aux environs de 1924, du temps de la théorie de Bohr, Kramers et Slater), il pouvait seulement sembler que des probabilités prenaient la place de lois strictes dans le mécanisme de chaque atome individuel. L’édifice déterministe fut détruit principalement parce qu’on exprima des énoncés de probabilité sous la forme d’énoncés formellement singuliers. Sur les ruines du déterminisme, s’éleva l’indéterminisme, soutenu par le principe d’incertitude d’Heisenberg. Mais il naquit, comme nous le voyons à présent, de la même mésintelligence de la signification des énoncés de probabilité formellement singuliers.
La leçon de tout ceci nous incite à essayer de découvrir des lois strictes – des interdits – que puisse ruiner l’expérience. Cependant, nous devrions nous abstenir de dispenser des interdits fixant des limites aux possibilités de la recherche. »

(In : Karl Popper, « La logique de la découverte scientifique ». Edition, Payot, Paris, 1973, pages 250 – 255).
 
 

(2) Karl Popper :

« Le Démon de Laplace était censé opérer, comme un savant humain, avec des conditions initiales et avec des théories, c’est-à-dire, des systèmes de lois naturelles. Les théories qui correspondent entièrement à son dessein pour des systèmes physiques appropriés peuvent recevoir la dénomination : « prima faciae déterministes ». (…) Je suggère la définition suivante :
Une théorie physique est prima faciae déterministe si et seulement si elle permet de déduire, à partir d’une description mathématiquement exacte de l’état initial d’un système physique fermé décrit dans les termes de la théorie, la description, avec n’importe quel degré fini de précision stipulé, de tout état futur du système.
Cette définition ne requiert pas des prédictions mathématiquement exactes, même si les conditions initiales sont supposées être absolument exactes. Nous ne pouvons exiger davantage sous peine de voir la mécanique newtonienne exclue par la définition, puisque nous ne disposons que de méthodes d’approximation pour résoudre des problèmes concernant plus de deux corps.
On pourrait faire valoir, pour des raisons analogues, que la définition devrait être affaiblie par l’ajout des mots : « à condition que le système physique ne soit pas trop complexe ». Car nous ignorons s’il existe des méthodes satisfaisantes pour la résolution par approximation de problèmes concernant plusieurs corps lorsque le système en question contient un très grand nombre de corps, et tout particulièrement lorsque leurs masses et leurs distances sont toutes d’un même ordre de grandeur. Le problème est évidemment celui-ci : même lorsque nous disposons de conditions initiales mathématiquement exactes, les méthodes de calcul numérique introduisent elles-mêmes, dans le cas de certains systèmes complexes, des imprécisions que nous sommes incapables de réduire, par des étapes d’approximation successives, au-dessous d’un certain niveau. Il peut, par conséquent, être impossible d’obtenir une prédiction ayant un degré de précision aussi grand que souhaité. »

(In : Karl Popper, « L’univers irrésolu, plaidoyer pour l’indéterminisme ». Edition, Hermann, Paris, 1984, page 27.)
 
 

(3) Jacques Bouveresse :

« Il y a évidemment une différence considérable entre la certitude que la vie mentale elle-même doit être considérée comme gouvernée intégralement par le principe de causalité et la possibilité de formuler des lois causales précises qui rendent compte de ce qui s’y passe. De toute façon, même si l’on était tenté de croire que Freud a effectivement réussi, comme il le suggère, à soumettre à des lois causales rigoureuses, des événements qui semblaient jusque-là inexplicables ou fortuits, on devrait tout de même admettre que la connaissance des causes, que la psychanalyse prétend détenir, est d’une manière générale bien incapable d’autoriser le genre de prédiction qu’exigerait la thèse du déterminisme scientifique, si on la comprend à la façon de Popper. Tout au plus la psychanalyse pourrait-elle, sur la base d’une certaine connaissance acquise par la méthode spécifique qu’elle utilise, de la constitution particulière de l’inconscient du sujet, indiquer au départ que des événements ou des comportements d’un certain type (rêves, lapsus, oublis, actes manqués, jeux de mots, etc., de telle ou telle espèce) sont susceptibles de se produire avec une certaine probabilité et rendre intelligible, une fois qu’il s’est produit, tel ou tel d’entre eux. Mais, pour avoir une chance d’expliquer, par exemple, l’occurrence de tel ou tel jeu de mots précis, il faudrait évidemment faire intervenir une quantité d’autres facteurs dont la psychanalyse ne dit rien et dont nous ne savons généralement à peu près rien. Il est difficile, dans ces conditions, de ne pas donner raison à Wittgenstein, lorsqu’il remarque que la psychanalyse ne nous donne pas une explication causale, mais nous fournit simplement une raison du mot d’esprit, une raison qui nous satisfait et dont il est essentiel, même lorsqu’elle pourrait donner au premier abord l’impression du contraire, qu’elle nous satisfasse. Ce qui est déconcertant dans la façon dont on considère habituellement les choses est le fait de présenter l’explication psychanalytique comme étant la seule qui soit susceptible d’expliquer réellement le mot d’esprit, ce qui est une façon de dire qu’aucune explication purement causale, au sens usuel du terme, de ce qui a suscité son occurrence n’y réussirait véritablement, et en même temps de l’interpréter comme étant elle-même une explication causale et, qui plus est, la véritable explication causale.
Comme l’écrit Mc Guiness, à propos de la thèse du déterminisme psychique : « Ce qui semble un scepticisme et une hostilité salubres dirigés contre le hasard, en tant que facteur intervenant dans les affaires humaines, est en réalité un préjugé aveugle en faveur d’une certaine manière de rendre compte des choses » (…) Là où Freud estime avoir fait une découverte scientifique majeure, Wittgenstein pense qu’il a surtout réussi à susciter un changement d’attitude et de réaction tout à fait caractéristique à l’égard des phénomènes considérés. (…) Wittgenstein suggère qu’une attitude de ce genre pourrait bien être finalement plus proche de la superstition caractérisée que de l’approche rationnelle qui est supposée avoir été rendue possible par les découvertes de Freud. L’avantage de Freud est de réussir à donner l’impression qu’il n’y a de choix qu’entre accepter sa façon de voir et se résigner à l’ignorance ou à l’incompréhension pure et simple, qu’aucun être rationnel ne peut accepter. Wittgenstein pense qu’accepter, dans un domaine comme celui dont il s’agit, de ne pas savoir ou de ne pas avoir d’explication ou de raison n’est pas nécessairement la preuve d’un manque de rationalité. »

(In : Jacques Bouveresse, « Philosophie, mythologie et pseudo-science, Wittgenstein lecteur de Freud. » Edition de l’Eclat. Paris, 1991, page 105).




 
 

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